L’ours, la nature, la France et la Grèce

L’ours, la nature, la France et la Grèce

Manuel Donadieu, ancien stagiaire en BTSA GPN au CFPPA de Sées a travaillé sur la protection et la gestion de l’ours brun pour l l’ONG grecque Arcturos, et l’organisation française Ferus. Il a pu, lors de ses deux expériences, comparer les deux modes de gestion de l’ours brun et nous livre ici une réflexion personnelle sur le volontariat la situation de l’ours dans les deux pays et les enjeux de cohabitation.

Entre montagnes qui se dépeuplent, bergers et éleveurs qui souffrent de la concurrence internationale, l’enjeu de la préservation du pastoralisme, une souche pyrénéenne d’ours qui n’existe plus, c’est une guerre d’idées et de rapports de force en France. L’Etat est garant de la présence des ours en France par ses engagements européens et internationaux. Il est des arguments qui se comprennent et se défendent chez les opposants à la réintroduction de l’ours. D’autres moins. Il est parfois difficile de comprendre, en deux semaines de volontariat avec Ferus, une situation qui cristallise les tensions depuis des années. L’ours fait très peu de dégats sur les troupeaux mais crée du stress et des dégats collatéraux. L’animal adapte son alimentation aux ressources présentes mais se nourrit majoritairement de végétaux (70 %).

Une question que je me pose, suite à mes lectures et expériences, est :  l’écosystème des Pyrénées est-il encore adapté à l’ours ? Est-ce la nature pyrénéenne ou l’homme qui n’est plus familiarisé, habitué à la présence de l’ours ? Pourquoi entend-on parfois que les Pyrénées françaises ne seraient plus faites aujourd’hui pour accueillir l’ours ? Pourtant, l’ours est toujours là, signe qu’il peut y vivre, et c’est d’abord la présence de l’homme qui a amené cette espèce au bord de l’extinction (6 individus en 1995).

Il ne faudrait pas sauver l’espèce car au niveau international, elle n’est pas menacée ? Si c’est l’ours pyrénéen qu’il fallait conserver – et non une souche slovène -, pourquoi les différentes tentatives précédentes de préservation n’ont pas été efficaces ? Pourquoi le Parc National des Pyrénées n’a pas protégé les zones de présence des ours ? Pourquoi les habitats à ours se sont retrouvés fragmentés ?

Pourquoi aujourd’hui les populations d’ours se trouvent essentiellement hors du Parc National, d’ailleurs dans les zones où on y est le plus réfractaire ?

La France se retrouve depuis fin 2012 mise en demeure par la Commission européenne pour avoir manqué à ses obligations de protection de l’ours brun dans les Pyrénées [1]. Comment la France va t-elle argumenter aujourd’hui, quand il n’y a pas eu de mise en place de plan de restauration de l’espèce depuis 2010 ?

 

C’est un sujet difficile, alors je m’interroge : quelle sorte de biodiversité souhaite-on aujourd’hui ? Une biodiversité choisie, adaptée à la transformation des écosystèmes par l’homme ? Ou une biodiversité qui permet la reconquête naturelle des espaces par la faune ? Quel type de coexistence avec le monde vivant sommes nous prêts à accepter ? Je me suis demandé pourquoi en Grèce, l’ours ne semble pas créer aujourd’hui autant de passion. A mon avis, ça n’a pas toujours été facile et ça ne l’est toujours pas par endroits. Pourtant, dans le village de 800 habitants où je vivais, il est arrivé que des ours viennent la nuit dans le village ou à proximité. Il n’y a pas de problèmes avec l’animal, comme on pourrait se l’imaginer. Les habitants l’acceptent, de plus, avec calme et les tensions ne semblaient pas aussi fortes que dans certaines parties de Grèce, où Arcturos agit pour éloigner l’animal des villages en plantant des arbres fruitiers dans les montagnes. Je pense que la présence de touristes dans cette partie de Grèce, grâce aux deux sanctuaires, facilite l’acceptation. Grâce à Arcturos, il y a aussi une connaissance et une compréhension de l’ours et de ses habitudes qui se développe. Il devient alors plus simple se savoir comment réagir, s’adapter à la rencontre possible d’un tel animal dans la nature. C’est aussi ce que développe Ferus dans les Pyrénées.

Pour en revenir à la France, il y a des parcs animaliers avec des ours dans les Pyrénées aussi, même si l’origine des animaux n’est pas la même que celle d’Arcturos en Grèce [2]. Il y a donc un intérêt à utiliser l’image de l’ours pour le tourisme en France et c’est un aspect qui est travaillé sur le terrain notamment par Ferus et l’association Pays de l’Ours-Adet.

 

Alors pourquoi une situation si différente entre la France et la Grèce ? Je pourrais apporter des réponses mais seraient-elles les bonnes ? Est-ce une question d’habitats plus favorables et moins anthropisés qu’en France ? Une contradiction en France entre les intérêts politiques locaux, nationaux et européens ? Une image de l’ours qui, en Grèce, mobilise plus qu’elle n’ effraie ? Or  il paraît qu’en France, l’homme (les bergers/bergères et les éleveurs/éleveuses) est moins présent dans les montagnes pyrénéennes qu’autrefois. Mais le tourisme de loisir occupe aujourd’hui une place plus importante dans la montagne et transforme son paysage et son écosystème.

Pour autant, la présence non maîtrisée de l’homme dans les montagnes inquiète autant dans les deux pays. La nécessité de la présence permanente d’Arcturos sur le terrain montre qu’il importe d’être vigilant. Les pressions sur le milieu naturel, les habitats et les espèces sont nombreuses. Le braconnage existe aussi en Grèce et malgré l’impression positive que j’ai eue du travail de l’ONG Arcturos, où est la minorité silencieuse ? Qui braconne. Qui pose des poisons. Je suis resté dix mois et pourtant, je n’ai vu qu’une partie du travail de protection de la nature sur le territoire grec. Je  garde à l’esprit l’image de cette louve en gestation qui avait été récupéré morte par Arcturos, probablement tirée par un chasseur, alors que c’est un animal très discret (il y a une population estimée de 700 loups en Grèce). Par ailleurs, dans le cadre du projet européen LIFE contre l’usage illégal de poisons en Méditerranée (2010-2015), de nombreux animaux morts (ours, loups, animaux domestiques…) ont été retrouvés – dans une des zones pilotes du projet dans le centre Grèce – par des équipes de chiens spécialisés dans la recherche de poison.

Alors quelle sorte d’équilibre veut-on maintenir entre l’homme et la vie sauvage ? A qui appartient alors la montagne et la nature ? Comme, en Grèce, le développement industriel n’a pas laissé des marques aussi indélébiles et étendues qu’en France, le niveau de développement économique n’est pas le même. Les grands carnivores sont bien plus présents et il y a beaucoup de zones en Grèce qui ne sont fréquentées que par les agriculteurs, les bergers, les chasseurs, les forestiers. Et les scientifiques. Mais la construction en 2000 de l’autoroute Egnatia d’ouest en est a désenclavé un territoire dans le Nord de la Grèce. C’est une menace importante aujourd’hui de voir le réseau de transport favoriser la fragmentation des habitats. On voit bien en France le problème que cela pose pour la préservation des espèces. Alors effectivement, quelle sorte d’équilibre cherche t-on à construire et à maintenir aujourd’hui entre l’homme et la vie sauvage ? C’est un enjeu majeur et je me demande si la seule sensibilisation du public suffira à limiter notre consommation d’espaces et de ressources naturels. L’action politique et le volontariat m’apparaissent aussi comme essentielles.


[1]    Au niveau européen, l’ours brun est une espèce prioritaire de l’annexe II (espèces animales et végétales d’intérêt communautaire dont la conservation nécessite la désignation de zones spéciales de conservation intégrées dans le réseau Natura 2000) et est également en annexe IV (espèces animales et végétales d’intérêt communautaire qui nécessitent une protection stricte).

 

[2]    Voir notamment l’origine historique du Parc animalier de Borce  http://www.parc-ours.fr/

 

26 avril 2013Permalink